Dans les secrets de l'usine à muscle
Dans ce village perdu dans un coin de campagne d’Émilie-Romagne, loin des plages de l’Adriatique, les jeunes gens affichent tous des corps savamment sculptés. Sur leurs visages, des sourires et une bonne humeur communicative. L’explication? Ils s’adonnent régulièrement à des séances de running, de basket-ball et de fitness, suant à grosses gouttes sur les rutilantes machines de la maison. Dans leur poche, une clé USB mesure leurs moindres efforts, enregistrant leurs “moves”, convertibles en points qui leur accordent une note et des conseils personnalisés. Après l’effort, ils se régalent de petits plats – méditerranéens, végéta- riens ou bio, c’est au choix –, cuisinés par des chefs locaux. À eux de ne pas succomber à l’excès. Pour les aider, un tableau mentionne, pour chaque aliment absorbé, les calories correspondantes et les activités physiques recommandées. Et c’est reparti !
635 MILLIONS D’EUROS DE CHIFFRE D’AFFAIRES
Nous ne nous trouvons pas dans un nouveau Club Med dédié à la santé, ni dans un centre de remise en forme, mais au siège de l’entreprise Technogym, le champion italien de l’équipement sportif. Voilà sept ans que cette société a ouvert à Cesena son “Technogym village” – le “premier wellness campus du monde”, designé par Antonio Citterio, qui instaure sur 150 000 m2 l’art de vivre à l’italienne. Tout en choyant ses 1500 salariés. Parce que, ce qui importe à Nerio Alessandri, le créateur et PDG de la marque, c’est leur bien-être. Autant que leur productivité... On le verra, cela est lié.
De l’usine où s’activent 400 ouvriers, jusqu’au centre R&D où s’agitent ingénieurs, chercheurs et médecins sportifs, ils fabriquent les machines high-tech de la marque, qui équipe déjà 80000 clubs de sport dans le monde - peut-être même le vôtre - et 300 000 particuliers. “On compte chaque jour 50 millions d’utilisateurs!”, se félicite le patron. Autant dire que Technogym, présent dans 100 pays avec 14 filiales, pèse lourd, avec son chiffre d’affaires estimé à 635 millions d’euros.
Avant d’être le roi de l’équipement en salle, Nerio Alessandri était dessinateur industriel. Fou de sport et membre assidu d’un club des environs, il regrettait toutefois que l’offre, côté équipements, soit si basique et limitée: “La technologie et le design étaient inexistants. Il y avait une opportunité à saisir, en innovant et en créant des outils moins dangereux et plus faciles à utiliser”. À 22 ans, il tente de chan- ger la donne: pendant son temps libre, il s’isole dans le garage de ses parents et met au point une drôle de machine: le “Hack Squat”, son tout premier appareil de musculation, dont il déposera le brevet en 1983, lançant sa marque. Sa spécificité? “Avec ce système, votre dos est protégé contre un support rembourré qui accompagne les mouve- ments, amortissant les poids et éliminant tout risque de blessures”, détaille-t-il, mieux qu’un commercial. Le succès est immédiat. Et les machines désormais à portée de tous. Démocratiser le sport, ce n’est pour lui qu’un premier pas. Son ambition: transformer la vision que l’on se fait du sport. Mieux, la révolutionner.
De l’autre côté de l’Atlantique, il y a ce concept qui fait déjà fureur : le fitness. Ce sport, popularisé par un Sylvester Stallone tout en muscles, séduit vite les Américains. Pas question pour le jeune Nerio de le copier. Lui veut imprimer sa marque et diffuser une tout autre philosophie: elle sera “made in Italy”. Et s’appellera le “wellness”, contraction de “well-being” et de “fitness”. Soit “un art de vivre, profondément italien, qui remonte aux commandements du “mens sana in corpore sano” (un esprit sain dans un corps sain) de la Rome ancienne. Il repose sur des exercices réguliers, un régime alimentaire sain et des pensées positives”, explique-t-il. Du fitness fondé sur le culte du corps on passe donc au wellness, régit par la sensation de bien-être. “C’était révolutionnaire: on a transformé un business réservé à une élite de fanatiques du corps parfait en un business accessible à l’ensemble de la population”, se réjouit Nerio Alessandri.
Pour séduire les foules, il a su injecter dans son concept, comme Luciano Benetton, avant lui, une savante dose de marketing, faisant appel dans ses campagnes publicitaires à des athlètes, des champions de F1 ou des joueurs de foot. Puis à une floppée de mannequins aux courbes sulfureuses. Allant jusqu’à prêter à Madonna son “Kinesis”, son dernier bijou high-tech, pour les besoins d’un clip. “En étant adopté par ces personnalités venues du sport, de la mode et du showbiz, le wellness est peu à peu devenu un style de vie”, reconnaît-il.
AU DÉBUT ÉTAIT UNICA
Son coup de génie remonte à ce soir de printemps 1986 : “Ne parvenant pas à dormir, j’ai commencé à dessiner des lignes et des angles, à calculer des longueurs, des poids, des proportions, à concevoir un mécanisme.” Ce soir-là, il créait “Unica”, la première machine capable de propo- ser une combinaison de 25 exercices. “Plus qu’une machine, c’est un produit design qui, trente ans plus tard, reste iconique: personne n’est parvenu à le copier!”, fanfaronne-t-il. À son catalogue, pas moins de 200 modèles, dont sa “Skill Line”, qu’il a déclinée en tapis de course, en vélos, séduisant les professionnels de Formule 1 (Ferrari, MacLaren), comme les clubs de foot (la Juventus, le Real, le PSG). “Cette gamme aide les sportifs à améliorer leurs performances et à repousser leurs limites.” Ce n’est pas un hasard si Rafael Nadal et Cristiano Ronaldo en sont dingues ! Avec elle, Technogym devenait le leader mondial du wellness et le fournisseur officiel des Jeux olympiques.
Et son PDG de théoriser: “Le wellness, c’est une chance pour les entreprises d’investir dans des programmes destinés à améliorer la santé et la productivité de leurs employés.” Les retombées du bien-être au travail, il les connaît mieux que personne : c’est moins d’absentéisme, des salariés plus motivés et moins stressés. C’est presque mathématique : chaque dollar investi en rapporterait plus de trois ! De quoi convaincre Deezer, Air France, Ferrari et Coca-Cola, qui ont adopté son modèle, de l’aménagement des espaces jusqu’aux équipements et programmes d’entraînement pour leurs salariés. À Davos, au World Economic Forum, il s’associait avec 150 entreprises, formant la “Workplace Well- ness Alliance” pour encourager la santé et la prévention au travail. Lutter contre l’obésité et la sédentarité, c’est selon lui une obligation de santé publique. Aux gouvernements donc de promouvoir des politiques en ce sens. Au niveau de sa région, il l’a tenté, avec la fondation qu’il a créée en 2003, dispensant aux habitants des programmes sur mesure, qui ont porté leurs fruits. “Aujourd’hui, la Romagne est la première région en Italie en matière de qualité de vie!”, se félicite-t-il.