Soko : "Devenir maman a apaisé mes peurs"
Dans le ciel bleu océan, une silhouette au visage ombré d’un masque vert se hisse : nous sommes en 2011, et Soko chante I thought I was an Alien. Elle déambule dans les rues de Los Angeles, préfigurant toute la mélodie d’une génération pour qui l’altérité ne sera plus un stigmate, mais une force avec les mouvements LGBTQI+, la vague MeToo et aujourd’hui une jeunesse se battant pour l’environnement. Soko semble donc avoir ouvert la voie à Billie Eilish et à toute une scène indépendante féminine. L’alien, le weirdo fascine, et n’est plus seulement l’apanage de la pop culture, c’est un être qui gagne en droits et en visibilité. Presque dix ans plus tard, la protéiforme Soko trimbale toujours sa frimousse de Lolita new wave entre les plateaux de cinéma et les studios d’enregistrement. Bouleversante dans La Danseuse ou Voir du pays en 2016, la voici rayonnante sur le set du shooting, ne laissant pas feindre un air de fatigue (elle revient de deux mois de tournage). La raison ? Un petit être aux boucles brunes et yeux lagon, prénommé Indigo Blue. “Je ne me suis jamais sentie autant remplie d’amour que depuis que je suis maman. Cela a apaisé mes peurs, je suis recentrée et concentrée”, explique celle qui a fini par embrasser son alien intérieur. Portrait d’une fille intemporelle dans un monde en mutation.
Un voyage introspectif à New-York
Retour en 2017. Après ses succès au cinéma, Soko s’enferme pour se projeter dans ses propres histoires, “digérer et régurgiter”, comme elle le résume. Pas de date, pas de romance : une période d’un an où elle travaille entourée des musiciens James Richardson de MGMT, James Righton (ex-Klaxons) ou encore Drew McConnell des Babyshambles sur ce qui sera son prochain album, Feel Feelings, dont la sortie est prévue au printemps 2020. “C’était la première fois qu’on me donnait autant de liberté. Je fais de la musique depuis quinze ans et, enfin, je ne ressentais plus le syndrome de l’imposteur. Travailler entre potes... C’est l’album que j’ai le plus aimé enregistrer. Untel passait jouer quelques accords puis un autre ajoutait sa touche à la batterie. J’écrivais les paroles en studio, une première ! J’avais juste envie de rester là, dans ma bulle.” La qualité de Feel Feelings est dans la continuité des deux albums précédents, mais signe une émancipation : “Avant, j’avais l’impression de devoir dealer avec mes traumas d’enfance. Ici, je voulais conserver la vulnérabilité, mais aussi que l’album soit léger, que ça somme heureux. The Cure décrivaient ainsi leur musique : happy sad.
Hymne à l’amour
Entre ballades mélancoliques, shoegaze et plaidoyers puissants célébrant la non-conformité, Soko raconte ici l’histoire universelle d’un amour inclusif : “Je suis dans un couple lesbien, j’ai un bébé : oui, c’est possible ! C’était important de parler de visibilité, il est important de normaliser mon couple. Je me bats encore contre l’homophobie qui est chaque jour présente. L’autre jour à l’aéroport, en remarquant le nom de mon bébé, quelqu’un me dit, ‘Vous êtes un peu hippie, un peu arc-en-ciel’... J’ai rétorqué ‘Oui !’ tout en présentant ma meuf. On en rigole, mais le malaise des gens est révélateur”, raconte Soko. Looking for Love, Oh to Be a Rainbow, et le sensuel Let me Adore you sont autant de titres célébrant l’amour quel qu’il soit. “On cherche tous l’amour, sous toutes ses formes : que ce soit la personne qui pourra nous compléter ou l’amour-propre.”
Après la pluie...
À mi-écoute retentit Quiet Storm, une chanson enregistrée il y a deux ans, un écho troublant à l’actualité : “C’est à propos des violences conjugales. Je l’ai écrite pour une amie, mais en l’enregistrant, j’ai compris que je l’avais écrite pour moi. En voyant cette fille, un œil au beurre noir, je me suis vue à 18 ans, prise dans une relation toxique. Cette chanson, c’est ce que la Soko de 18 ans aurait aimé entendre. Une fois, une voisine hurlait dans mon quartier. J’étais avec Indigo, terrifié. J’ai appelé le 911. J’en ai fait mon problème, car c’est tout simplement un acte intolérable.” Ces moments sombres donnent du relief aux couleurs de la vie pour celle qui compare son album à en arc-en-ciel : “C’est magique, ça vient de la pluie et du soleil. Si l’un des deux éléments manque, alors pas d’arc-en-ciel. Il faut raconter les moments tristes comme les moments de joie : la vie est faite de mille émotions toutes aussi belles qui chaque jour nous subliment.”
Working Mom
“J’avais peur qu’aujourd’hui cet album n’ait plus aucun sens. Finalement, il en a encore plus”, s’exclame Soko. Depuis l’enregistrement, sa vie a complètement changé : elle est aujourd’hui en couple et élève son fils à L.A. “L’album n’était pas tout à fait fini quand j’ai passé ma première échographie : le son des battements de son petit cœur... Leur écho clôturent la chanson Hurt Me With Your Ego.” Fin de l’album, nouveau chapitre dont le leitmotiv est l’acceptation des sentiments : une philosophie qu’elle s’emploie à transmettre à Indigo Blue. “J’utilise la méthode RIE qui encourage les enfants à avoir confiance en eux, soutient leurs sentiments, rappelant qu’ils sont tous valides. Moi, j’ai grandi avec des ‘non’, et sans réponses à mes ‘pourquoi?’. J’explique les choses à Indigo et je l’encourage, qu’il soit triste ou heureux, à ressentir ses sentiments.” Feel Feelings : le titre de l’album semble limpide. Depuis un an, Indigo Blue suit sa mère sur les tournages, “ça me fend le cœur de le laisser quand je vais travailler. Je suis privilégiée : parfois je peux l’emmener, sinon Stella est aussi là pour prendre soin de lui. Mais beaucoup de femmes n’ont pas ces possibilités. Des progrès restent à faire...”
Un monde trop lisse
Elle rebondit sur l’époque qu’elle décrit comme une période étrange, évoluant dans deux sens opposés : “D’un côté, les mentalités s’ouvrent, évoluent... les publicités de mode sont plus inclusives, mais en même temps nous sommes toujours dans un monde qui continue à chercher l’extrême perfection photoshopée. Le monde idéal ‘six packs abs et sourire Colgate’ qui efface les failles. Quand j’ai commencé, les mannequins et les musiciens étaient dissociés, et je ne me sentais pas ‘mannequin’. J’ai dû me dire que si je ne le faisais pas, ce serait hypocrite. Si des gens comme moi, qui ne font pas une taille zéro, qui ne véhiculent pas l’image standardisée de la beauté, refusent de se laisser représenter, alors le serpent se mord la queue.”
Paris-L.A.
Dans l’album se glisse le titre Blasphémie, écrit en français : “C’est sorti comme ça. Un hoquet français, mais ça ne m’a pas repris.” Si le cinéma français l’a adoubée jeune première, Soko inspire et expire la musique en anglais. Depuis douze ans, c’est en Californie qu’elle construit sa vie “d’adulte” dans un environnement plus en accord avec ses aspirations. “L’ambiance est plus progressiste qu’à Paris, que l’on parle réchauffement climatique ou violences animales. En France, il faut répondre à un véritable interrogatoire quand on est végan. À L.A. je ne me sens pas juste une fille bizarre mais au contraire une fille qui fait avancer les choses.” Elle revient sur l’importance des petits gestes qui sauvent la planète et des questions d’éducation et de communication. “L.A. est un lieu clé, des célébrités, comme Natalie Portman, y ont utilisé leur visibilité pour parler de véganisme et ont permis de créer l’idée du végan cool.”
Now what ?
“L’instant présent !”, s’exclame Soko, soit accepter le passé, ne plus avoir peur du futur et conserver les ssures qui nous caractérisent. Comme l’éclair marquait le visage de l’insaisissable Bowie, Soko, extraterrestre messianique, promet de rester pleine de surprises et de contradictions. “Je porte mes tripes sur moi, elles sont là, toujours à l’air.” Après trois heures de shooting elle embrasse l’équipe, trouve un mot pour chacun tandis que Stella installe Indigo Blue dans sa poussette. Le cliché est parfait, même les appareils éteints.
Retrouvez la cover story de Soko dans le numéro de février de L'Officiel de la Mode et bien plus sur @lofficielparis