Pourquoi l'Allemagne sera toujours la reine de l'électro
C’est une grande première en Europe. Cette année, deux musées dédiés à l’histoire de la musique électronique doivent ouvrir leurs portes en Allemagne, l’un à Francfort, l’autre à Berlin. Le premier devrait proposer des expositions portant sur des instruments, des DJs ou des « expériences sensorielles ». Impulsé par la figure de la nuit berlinoise Dimitri Hegemann, le second projet a pour ambition de « recréer le sentiment d’écouter de la techno dans une cave obscure juste après la chute du mur de Berlin ». Deux initiatives bien différentes, mais qui portent un seul et même message : l’Allemagne est l’autre pays de l’électro, juste après les États-Unis. Un constat partagé par Resident Advisor, webzine de la communauté électro. L’année dernière, les lecteurs de la plate-forme ont désigné pour la quatrième année consécutive l’Allemand Dixon comme DJ de l’année. Dans le top 20 se trouvaient ses amis du duo Âme, mais aussi Motor City Drum Ensemble, Ben Klock ou encore Rodhad. Tous de brillants musiciens, tous germaniques.
Pour comprendre l’attrait de l’Allemagne pour l’électro, il faut remonter au début des années 1950. Dans l’ouest du pays, à Cologne, un studio diffuse alors sur les ondes d’une radio locale des expériences sonores réalisées avec des formes primitives de synthétiseur. Le 18 octobre 1953, le compositeur Karlheinz Stockhausen y livre le premier concert de musique électronique. Une date à tout jamais historique. Vingt ans plus tard, le pays est encore à la pointe de l’innovation sonore. Cette fois, les avant-gardistes se nomment Kraftwerk. En 1974, le groupe originaire de Düsseldorf sort l’album Autobahn (autoroute, en allemand). Long de vingt-deux minutes, le titre éponyme devient un hit international. C’est une petite révolution : les voix sont vocodérisées, les synthétiseurs omniprésents, la boîte à rythme marque le tempo. De quoi faire découvrir le potentiel des machines au grand public. Aujourd’hui encore, le prestigieux quotidien britannique The Guardian évoque Kraftwerk comme le « groupe le plus influent du monde », ancêtredes Daft Punk ou de New Order.
Après la chute du Mur, l’électro allemande trouve sa capitale, Berlin. Profitant du vent de liberté qui souffle sur la ville, des clubs underground ouvrent un peu partout, donnant une seconde vie à des friches industrielles ou des entrepôts abandonnés. C’est au rythme de la techno que les jeunes allemands de RDA découvrent leurs voisins de l’Ouest. Dans le Berlin d’alors, un club marque tout particulièrement les esprits. Ouvert en 1991 dans la salle des coffres de l’ancien grand magasin Wertheim, le Tresor accueille dès ses premiers mois les plus grands DJs de Detroit (Juan Atkins, Jeff Mills ou Kevin Saunderson), mais aussi des musiciens locaux. Parmi eux, Sven Väth, venu de Francfort et adepte de la trance, ou bien Ellen Allien, une DJette berlinoise devenue résidente du club en 1995. Quelques mois après son ouverture, la discothèque crée son propre label, Tresor Records, promouvant la crème de la techno mondiale. Au milieu d’un tel bouillonnement créatif, Ellen Allien fonde en 1997 BPitch Control, label devenu mythique. Et pour cause, l’écurie compte dans ses rangs Paul Kalkbrenner, Modeselektor, Apparat ou Ben Klock, autant d’artistes ayant marqué les années 2000. Une époque où le Berghain succède au Trésor comme épicentre de la scène électro allemande. Élue meilleur club du monde en 2009, cette ancienne centrale électrique accueille chaque week-end des fêtards venus des quatre coins d’Europe, au grand dam des habitués des soirées des années 90. Un surnom est même trouvé pour moquer ce tourisme de masse porté sur le clubbing : l’ « easyjet-setting », clin d’œil à la compagnie aérienne low-cost Easy Jet. Qu’importe, le Berghain apporte tout de même sa pierre à la techno allemande à travers Ostgut Ton, classé par Resident Advisor deuxième meilleur label de musique électronique en 2010.
À l’autre bout du pays, une ville perpétue également la grande tradition électro allemande. À Cologne, berceau de la musique électronique, fleurissent studios, labels et boutiques de disques. La plus belle réussite locale se nomme toutefois Kompakt. Depuis plus de vingt ans, ce label propose une électro exigeante, minimale et mélodique, portée par des producteurs tels que Superpitcher ou le Germano-Chilien Matias Aguayo. Mais le plus fier représentant de la techno colognaise reste Michael Mayer, l’un des patrons de Kompakt. DJ depuis ses 14 ans, ce quarantenaire élégant a trouvé la formule parfaite pour offrir un trait d’union aux deux grandes villes électro du pays : « Work in Cologne, Party in Berlin ».