Voyage

Le passage du Cap Horn : la grande évasion

De Punta Arenas à Ushuaia, du Chili à l’Argentine, vogue la galère sur les traces de Ferao de Magalhaes, le plus célèbre des navigateurs, mieux connu sous le nom de Fernand de Magellan…
person human kiosk

La mer est bleue, d’un bleu électrique que souligne le blanc aveuglant des embruns crachés par une vague hachée, colérique.
Punta Arenas : Principale ville de la région de Magallanes et de l’Antarctique chilien.
Latitude 53°O9’30’’ sud.
Longitude 70°53’56’’ouest.

Hier soir encore, j’étais ailleurs, à Santiago, capitale du Chili, début du périple, à trois heures d’avion de là, direction plein nord. Je manquais de renverser mon second Pisco Sour alors que les sirènes stridentes hurlaient dans la ville. Une ville manifestement perturbée par des mouvements estudiantins pas tout à fait au goût du gouvernement chilien. Ce n’était pas ces sirènes-là que j’étais venu chercher au bout du monde, mais plutôt les créatures fantastiques imaginées par les premiers aventuriers tentant de relier l’Atlantique au Pacifique.

Punta Arenas ressemble à une ville de Western, sortie de terre à la moitié de XIXème siècle. Les maisons y sont peinturlurées, pas tout autant que celles de Valparaiso, mais colorées tout de même, pour des raisons historiques communes, identiques : les bateaux faisant relâche et carénage échangeaient des pots de peintures contre de menus services…nourriture, alcool, tabac, femmes accortes. La vie des ports du bout du monde...

A Punta Arenas, les rues pentues descendent vers la baie et sont équipées de rambardes métalliques auxquelles je m’accroche dans la tourmente, face aux bourrasques de plus de 130 kilomètres à l’heure. Les chiens s’en foutent, qui traversent la tempête sans gémir ni japper. Il ne fait pas froid, 8 à 9 degrés, malgré le temps, le vent.

Au bas de la côte, des côtes, qui semblent se rejoindre sur le point névralgique de la cité maritime, une place où trône la statue de Magellan, l’exceptionnel navigateur qui croisa en ses lieus au mois de novembre de l’année 1520. Parti un an et demi auparavant de Séville, il tentait de réaliser le rêve de Christophe Colomb, rejoindre les îles aux épices par l’Ouest. But ultime, les Moluques, non loin des Célèbes, de Bornéo. Là, et là seul, poussaient les girofliers, dont les clous valaient leur pesant d’or. L’obsession du moment était de trouver le passage entre l’Océan Atlantique et le Pacifique, le Canal de Tous les Saints, renommé détroit de Magellan. C’était il y a cinq cents ans, exactement !

Dans la baie, les voiliers d’alors ont laissé la place à quelques rafiots, cargos qui tournent autour de leur amarre, au grès de la houle violente. Trois bateaux pilotes sont à quai, bousculés par la vague. Des centaines de cormorans sèchent sur d’anciens pontons de bois usés par le temps. Pourtant, la ville est industrieuse. La pêche y est vitale, par tous les temps. L’agneau aussi, fait partie du paysage économique, historique. Puis ce sont les expéditions scientifiques, qui de Punta Arenas filent vers l’Antarctique.

BIENVENUE A BORD

Le Stella Australis, bateau d’expédition qui doit m’emmener dans les méandres de la Terre de Feu, au Cap Horn, à Ushuaia, croise au loin. Pas question d’aborder dans ces conditions météo. Pas tout de suite, pas maintenant.

Au marché artisanal, les guinguettes et restaurants sont pleins à craquer. Dehors, ça souffle. Les voyageurs attendent le bateau, les familles de la ville portuaire sont réunies pour un déjeuner dominical. Les marins et ouvriers des conserveries sont tatoués, les visages burinés. Leurs gamins trouvent le temps long, ne demandent qu’à aller jouer sur les quais, avec les oiseaux, les galets. Les grands-mères content des histoires d’avant ou écoutent les enfants… Sur les tables, le Santola, crabe royal de Patagonie est rouge, succulemment rouge et géant. Une heure du matin. Le Stella Australis est finalement à quai, et la cabine située au quatrième pont ouvre, par un vaste hublot, sur une nature à couper le souffle.

Nous appareillons et les lumières de Punta Arenas disparaissent en une nuit d’une ténébreuse beauté. Allongé, le regard plongé vers le ciel, la mer, je vois défiler l’onde, éclairée par un premier quart de lune, les montagnes du détroit de Magellan, les eaux gris argent du canal Whiteside.

Au petit matin, après avoir fait cap vers le fjord Almirantazgo, nous pénétrons dans la baie d’Ainsworth, apercevons le glacier Marinelli et la Cordillère Darwin, finition australe ultime de la Cordillère des Andes. Le spectacle est un tel réjouissement que j’en oublierais presque de toucher au petit déjeuner. Dans la salle blanche et agréablement sobre du restaurant du premier pont, les serveurs s’affairent. Le mien s’appelle Juan, est de Valparaiso et n’est que sourire. Il me suivra tout au long du périple. L’ensemble des passagers est à pied d’œuvre devant les victuailles matinales. Il y a des Anglais, So British, classes et iconoclastes, des Canadiens, forcément sympathiques, des Australiens, natures, et des Allemands… allemands.

Le bateau mouille dans la baie et briefés comme il se doit, nous embarquons, gilets de sauvetage orange enfilés, sur des Zodiac conçus pour la mer, costauds.

 

CASTORS, MANCHOTS ET CONDORS

Puis ce sont les premiers pas sur une plage de galets de la Terre de Feu, un chemin qui s’enfonce dans le sous-bois puis la forêt primaire au bas de la Cordillère Darwin.  Là où nous marchons, le glacier était encore présent il y a quinze ans. Il a fui, a fondu. Alors pousse le lichen qui s’en donne à cœur joie en des tableaux de couleurs où apparaissent de petites fleurs. On goûte à quelques baies, la fraise de Magellan, une mûre au goût de framboise, un autre fruit aux senteurs de pomme. Au bout d’une rivière s’ouvre une tourbière où les castors ont construit une pyramide de troncs d’arbres. « Maudits castors ! » Susurre un Québécois. Ce rongeur-là n’est plus très apprécié en Terre de Feu. La faute à l’homme qui en importa 25 couples dans les années 40, avec l’idée d’en faire un business de fourrure. Mal lui en prit. Ici il ne fait pas assez froid. Les peaux de castor ne valaient pas un pesos... Déçu, le brillant homme d’affaire est reparti, laissant ses bêtes à l’état sauvage. Soixante ans plus tard, faute de prédateur naturel, deux-cents cinquante mille castors dévastent les forêts de Patagonie.

Plus au nord, un autre aventurier s’essaya à l’élevage de vison. Même vision, même erreur. Le petit mammifère carnivore a tant proliféré qu’il a bouleversé l’équilibre naturel originel.

A trente miles de là, d’un autre coup de Zodiac, les animaux croisés sont eux bien d’ici.

Les Ilots Tucker accueillent une colonie de plus de 4000 manchots de Magellan. Gauches à la limite du comique, ils se dandinent le long de la grève avant de plonger dans l’eau, histoire de se sustenter, retrouvant alors toute leur agilité, pour ressortir de la vague quelques minutes plus tard, satisfaits, béats, toujours aussi maladroits. Deux condors survolent la scène, des dizaines de cormorans tout autant.

Le Stella Australis lève les voiles pour une navigation de nuit. L’occasion d’évoquer avec le capitaine du bateau, Cesar Vargas, les contraintes de la navigation dans ces canaux où seuls les bateaux d’expéditions de la compagnie ont le droit de naviguer. Il raconte le Cap Horn, qu’ils sont aussi seuls à aborder, les détroits parfois étroits, le vent, souvent violent, les variations de courants, impressionnants…

Pourtant, cela fait partie du job, est maîtrisé, quand bien même la nature est ici surdimensionnée. « Auparavant me dit-il, du temps de Magellan, on mettait 30 jours à traverser la Patagonie, d’Est en Ouest, de l’Atlantique au Pacifique. Aujourd’hui cela se fait en 30 heures. » Seul lui manque, lui qui auparavant naviguait à travers le monde à la commande de super tankers, le fait de croiser d’autres navires, d’autres capitaines et d’échanger, en quelques mots, en peu de phrases, un bonjour, un bonsoir, un « Comment ça va à bord ? »

 

TERRE DE FEU

Cette nuit, nous contournons l’extrémité occidentale de la Terre de Feu, et passons le long du canal de Ballenero pour finalement jeter l’ancre face au glacier Pia. Un glacier tel un fauve, blanc et gris qui dévale sur l’eau. D’un coup de Zodiac, nous y sommes.

Quelques conifères, la roche, puis la glace, bleue, blanche, grise. Le calme y règne, à peine dérangé par le son sourd de la masse monstrueuse qui craque, dévale peu à peu des hauteurs. Un bloc de cette glace, de la taille d’une maisonnette, cède, s’enfonce dans l’eau en un brouhaha cataclysmique. Réchauffement climatique en cours ?

Les scientifiques de l’Institut Antarctique du Chili, n’en sont pas si sûrs. Ils sont jeunes, brillants, plongent dans des eaux glacées sous mes yeux. « Nous manquons de Data, notre expérience est trop courte par rapport à l’évolution pour comprendre ce qui se passe. Comment ? Pourquoi ? »

 La croisière se poursuit le long du canal Beagle et de la fameuse « Avenue des Glaciers » qui fond sur la mer du haut de la Cordillère Darwin. Des glaciers dont les nom sont ceux de pays européens, France, Allemagne, Italie, Hollande, en référence à la nationalité des explorateurs qui les ont découverts, parcourus. C’est beau, très beau. Dans le vent les pétrels géants de deux mètres d’envergure dansent autour de l’Australis, tentant d’imiter les albatros qui volent à près de 18 nœuds (soit 35 Km/heure), n’activant que le bout de leurs ailes sur des parcours de huit cents kilomètres sans le moindre battement. Ces « indolents compagnons de voyage. Le navire glissant sur les gouffres amers » chers à Charles Baudelaire.

La soirée qui s’en suit, la nuit aussi, n’est qu’une série de questionnements. Demain, destination le Cap Horn. Le passer est une chose. L’aborder une toute autre !

A bord du Stella Australis, les hypothèses diverses sont envisagées. La météo ? A priori pas géniale. On n’envisage guère de mettre pied sur le roc, si la vague est supérieure à un mètre, encore moins si le vent dépasse les 30 Km/heure. Tout peut aller si vite au bout du monde qu’en quelques secondes, d’un mètre de hauteur le clapot peut passer à 5, de 30 kilomètres heure le vent peut forcir à 140...

La nuit est rythmée par les rêves de gosses, les lectures anciennes ou récentes de ces 800 bâtiments naufragés au passage du Cap, des 10 000 marins disparus, de descriptions de monstres marins, d’apprentis Jules Verne. Puis le jour se lève, ensoleillé, calme. Je me croirais aux Bahamas. Pas un souffle d’air, pas la moindre risée sur l’océan.

 

LE GARDIEN DU CAP HORN

Ni d’une ni de deux je grimpe sur un Zodiac. Le débarquement est sportif. Deux hommes en combinaison, de l’eau à mi-poitrine, stabilisent le canot. Une passerelle de métal éphémère permet de poser pied à terre. La mer, à défaut d’être déchainée est d’un bleu profond. Il faut monter quelques dizaines de marches, cent-soixante exactement, que bordent des massifs de graminées, pour accéder à une lande laminée par le vent et enfin marcher vers le monument métallique de l’albatros érigé en mémoire des marins disparus. La structure est intéressante, conçue de telle façon qu’elle peut résister aux tempêtes. La vue sur la pointe du Cap est unique.  Malgré le soleil, j’imagine aisément ce que cela doit être lorsque la tempête pointe son nez. Puis je descends vers le phare, sa petite église. Ici, vivent un gardien, sa femme, ses trois petites filles. Il est arrivé il y a deux mois, y restera 12, en tout. C’est un officier de la marine chilienne. Sa mission, me dit-il, est de répertorier les bateaux qui passent le Cap, de faire des relevés quotidiens de météo, de s’assurer que le parc national soit préservé. Le ministère de la Marine n’envoie ici que des familles, sans adolescents, qui sans doute au Cap Horn, péteraient les plombs. Apparemment, la solitude ne leur pèse pas. En saison, ce sont deux bateaux de la compagnie Australis qui passent chaque semaine. L’hiver austral venu, seul le bateau de ravitaillement fera escale, une fois tous les deux mois.

Le Cap Horn, par ce temps, n’est pas si impressionnant que cela. Pourtant, j’y ai mis le pied. Un rêve d’enfant, sans tempêtes, sans naufragés...

 

HUSHUAÏA, PLEIN SUD

Le Stella Australis reprend sa route, s’arrête dans la baie de Wulaïa, nous dépose sur l’île de Navarino. Le panorama y est grandiose, le lieu mythique, Darwin y ayant fait une longue escale. Puis la navigation reprend son cours, ponctuée des vols d’oiseaux géants. Au bout de la route, au début de la nuit, nous ancrons dans la baie d’Ushuaïa, ses couleurs virant du bleu profond à l’or. L’ensemble est onirique. A un point tel que je ne ferme pas les yeux de la nuit, scrutant la nature, humant l’air de cette ville posée sur l’eau au point le plus au sud du globe. Le Stella Australis est au bout de son périple après avoir parcouru près de 1000 kilomètres. Au petit matin, le ciel est gris et la cité décevante, un ramassis de boutiques de souvenirs allant du manchot en peluche aux casquettes made in China siglées « Ushuaia ».

Punta Arenas m’a semblé tellement plus authentique que j’ai hâte de prendre l’avion, pour un retour en arrière, un voyage à l’envers de celui de Magellan, qui, avant de découvrir le Canal de tous les Saints, explora deux semaines durant le Rio de la Plata, pensant y trouver le fameux passage vers l’autre océan.

Trois heures de vol et je débarque à Buenos Aires sur cette même rivière. La capitale argentine n’a rien perdu de son charme. Recommandations prises, j’y déjeune au  Café San Juan à Palermo, repasse par la Plaza de Mayo, symbolique cœur du Buenos Aires, longe Puerto Madeiro, l’ancien port de la ville où Conan Doyle ne se serait pas senti étranger, erre dans la réserve Écologique Costanera Sur, poumon de la ville posée sur la Laguna de Las Graviotas, avant de m’encanailler à Palermo Soho, y découvrir les dernières œuvres de Street Art qui n’ont rien à envier à celles de Philadelphie ou de Chicago .

Magellan n’a pas connu cela. Pourtant, ce qu’il découvrit, il y a 500 ans, est toujours là, à quelques heures d’avion, au bout du monde, là où les tempêtes rugissent et où les hommes ont poussé l’aventure jusqu’à son terme. Dans ma poche je détiens un trésor, un diplôme remis par le capitaine du Stella Australis : « Vous avez franchi le Cap Horn, le point le plus au sud du globe. 

1 / 14
Punta Arenas
Punta Arenas
Punta Arenas
Australis
Australis
Canal Beagle
Canal Beagle
Cap Horn
Avenue des Glaciers
Ile Magdalena
Baie d'Ushuaia
Baie d'Ushuaia
Ushuaia
Ushuaia

Y aller :

Australis, seule compagnie à avoir l’agrément des autorités chiliennes pour circuler dans les fjords de la Terre de Feu et débarquer au Cap Horn, propose du mois de septembre au mois d’avril des croisières 4 nuits entre Punta Arenas et Ushuaïa, ou vice versa, à partir de 1430€ par personne en pension complète, avec excursions, formule tout compris.

www.australis.com

+ 34 93 497 0484

 

Se loger à Buenos Aires :

Hôtel Dazzler by Wyndham Buenos Aires Recoleta.

Idéalement situé dans le quartier si européen de Ricoleta. Choisir une chambre en hauteur et profiter de l’incroyable vue sur le cimetière de Ricoleta

www.dazzlerrecoleta.com

 

Texte et photos Jean-François Guggenheim

Tags

Recommandé pour vous