L'art et la matière : Diana Widmaier-Picasso bouscule les codes de la joaillerie
Curatrice, éditrice et désormais créatrice avec sa marque de bijoux Mené en or 24 carats indexés sur le cours de ce métal toujours plus précieux, Diana Widmaier-Picasso bouscule les codes de la joaillerie.
Petite-fille de Pablo Picasso et fille de Maya, Diana Wid- maier-Picasso n’a jamais connu son grand-père, mais connaît son œuvre sur le bout des doigts. Elle aime ses œuvres tardives, celles, surréalistes, du début des années 30 représentant sa grand-mère Marie-Thérèse Walter, avec une affection particu- lière pour les Nu allongé de 1932 qui symbolisent le paroxysme de la relation entre Pablo et Marie-Thérèse, “cette association de la lune et du jasmin transcende un vrai bonheur de vivre”.
Après un double cursus avec un master en droit à l’université Paris-Assas et un master en histoire de l’art à la Sorbonne, Diana Widmaier-Picasso, qui voulait devenir commissaire- priseur, devient experte en dessins anciens à Londres puis à Paris. Là, elle fonde sa maison d’édition et devient cura- trice de plusieurs expositions sur le travail de son grand-père. Pour la dernière en date intitulée “Maya Ruiz-Picasso, fille de Pablo” (qui se termine le 31 décembre), dont elle est co- commissaire avec Emilia Philippot (conservatrice en chef du musée Picasso), on peut observer le rapport filial entre Pablo et Maya, jamais étudié auparavant, et comment le peintre a créé des œuvres dédiées à sa fille tout en ravivant dans son travail sa fascination pour l’enfance. Une belle occasion de révéler des œuvres inédites, des objets uniques comme une paire de pantoufles ou des mèches de cheveux, des photos de famille, mais également des carnets de dessins dans lesquels l’artiste apprend à sa fille à dessiner.
Mais Diana Widmaier-Picasso est également captivée par la peinture ancienne. Elle a même pris des cours de peinture pour réaliser des copies d’œuvres des grands maîtres anciens. Son professeur fut l’historien Antoine Schnapper, le grand spécialiste des artistes du xviie siècle, et de ceux que l’on appelait les Curieux qui collectionnaient de façon quasi ency- clopédique à des fins de mieux connaître le monde. On leur doit les fameux cabinets de curiosité dont Diana est férue et avec lesquels elle s’amuse à juxtaposer objets, bijoux, œuvres d’art...
Passionnée d’art, Diana Widmaier-Picasso l’est également de bijoux. Elle se souvient de ceux de sa mère, que son grand- père lui avait créés et pour lesquels il avait bien évidemment détourné des objets – elle a ce souvenir précis de cette bague façonnée avec une baleine de parapluie. Quant à elle, son premier bijou n’est ni un collier ni un bracelet, mais une éme- raude à l’état brut offerte par sa mère Maya, qui collectionne les pierres et les fossiles. Rien d’étonnant donc pour cette amoureuse de bijoux de créer sa propre marque, en 2018, sous le nom de Mené. Diana Widmaier-Picasso nous raconte sa genèse : “Mené, c’est une histoire d’amitié, tout d’abord avec l’homme d’affaires Roy Sebag que j’ai rencontré à New York, en 2016. À 27 ans, il avait déjà créé une banque qui permettait aux gens d’avoir leurs biens en or, et il avait constaté que la plupart
de ses clients étaient des joailliers qui achetaient de l’or et le di- luaient à des prix très avantageux, ce qui l’avait un peu surpris. Moi, j’ai eu un bureau pendant quinze ans place Vendôme, je suis donc familière du milieu de la joaillerie. J’avais même incité le Comité Vendôme à maîtriser un peu mieux ses expositions, ce qui m’avait valu de travailler sur celle de Franz West que l’on avait surnommé le Pink Scandal, ce qui m’avait rapprochée de toutes les grandes maisons. On m’a souvent appelée pour dessiner des capsules bijoux, mais je voulais avoir une vraie légitimité. Et le fait de participer à la conception d’une marque, qui avait un concept radicalement nouveau, me semblait une belle opportunité. Très vite, j’ai engagé une amie de longue date, Sunjoo Moon, qui est l’actuelle directrice artistique, afin d’assurer le suivi avec les fabricants ; ce qui n’est pas évident. Et c’est donc ainsi que Mené est née.”
Cette marque pas comme les autres propose des bijoux en or 24 carats ou platine qui sont vendus avec leur certificat et au poids selon le cours de l’or, dont la marge et le prix sont transparents. Ces bijoux sont fabriqués de façon éthique puisque l’or est sourcé entre le Canada et les États-Unis. Les pièces sont vendues en ligne sur le site, ce qui permet à Mené d’être très proche de ses clients avec un rapport sans intermédiaire. N’oublions pas que l’or a gagné 60 % en cinq ans. La marque envoie même à ses clients des rapports sur leur investissement. Pour ceux qui aimeraient prendre en mains les bijoux avant de les acheter, encore un peu de patience, “il n’est pas exclu d’ouvrir un jour une boutique, peut-être à Paris justement”, nous explique Diana Widmaier-Picasso. Depuis le début, ce que cette femme aime dans cette aventure, c’est que les bijoux soient l’objet d’histoires de famille et de trans- mission, “il y a toujours quelque chose de sentimental avec eux”. À l’occasion de la présentation de ses dernières créations pen- dant la semaine de la couture, on a pu découvrir l’univers de Mené dans sa quintessence avec un jeu d’échecs, de minuscules petites clochettes, des médailles et des chaînes aux varié- tés de maillons infinies, mais surtout la sublime collaboration de la marque avec le directeur de la Fondation Louise Bour- geois, Jerry Gorovoy. Diana Widmaier-Picasso l’avait ren- contré alors qu’elle écrivait un texte à la façon d’un dialogue spirituel entre les deux artistes. “Jerry fut l ’ami et l ’assistant de l’artiste pendant plus de trente ans. C’est lui qui a servi de modèle pour le fameux Arc d’hystérie, une sculpture de Louise Bourgeois de 1993. Et c’est lui qui spontanément est venu vers nous pour cette collaboration. Nous avons donc réalisé l’araignée, une sorte de cocon et l ’arc d ’hystérie.” Ces créations sont d’une beauté étincelante et pure avec une maîtrise de l’or rare. Que pourrait-on donc bien rajouter à ces si beaux bijoux ? Des pierres précieuses? “J’y ai pensé, mais j’ai finalement davantage envie de bois ou d’autres matériaux, quelque chose de plus organique.” Avec Mené, l’art et la joaillerie ne font qu’un.